Saints céphalophores, des martyrs qui se prennent la tête …

Certains martyrs chrétiens partagent avec les canards une faculté surprenante : quand on leur coupe la tête, ils continuent à marcher ! Enquête impertinente et un peu gore au panthéon des saints céphalophores …

Anatomie d’une légende

« Céphalophore » signifie « porteur de tête », du grec Κεφαλὴ (képhalê, la tête) et φέρειν (phorein, porter). Ce terme, apparu au début du 20ème siècle sous la plume de l’historien et hagiographe Marcel Hébert (1), désigne des personnages (des martyrs chrétiens, le plus souvent) qui, une fois décapités, se relèvent, ramassent leur tête et parcourent une certaine distance -parfois importante- pour rejoindre l’endroit où ils souhaitent être inhumés. Hébert se réfère ainsi à un texte en latin remontant probablement au 9ème siècle, La passion de Saint Elophe (tiré des Acta Sanctorum), martyr décapité au 4ème siècle à l’époque des persécutions de l’Empereur romain Julien l’Apostat :

« […] Dieu voulut glorifier son cher martyr et le rendre admirable partout et à tous. Alors le corps du martyr se leva, par la vertu du Christ, et, ramassant sa tête de ses deux mains, il la porta durant l’espace d’un mille […] et parvint sans heurt jusqu’à la colline qui porte son nom. Ensuite, il gravit la montagne qu’avant sa mort il avait choisie pour le lieu de sa sépulture. Il trouva là une pierre blanche et plate, comme l’affirment les habitants de ce pays, et s’assit sur cette pierre […] Le bienheureux martyr Elophe fut enseveli près du lieu où il s’était assis … ».

En général, le #céphalophore part à pied, mais s’il y a lieu, il n’hésite pas à faire quelques détours ni à emprunter un moyen de transport : cheval, bateau …

Sainte Valérie de Limoges
Sainte Valérie de Limoges

La grande majorité des cas de #céphalophorie sont attribués à des hommes, mais on dénombre aussi un certain nombre de femmes #céphalophores, comme Sainte Solange, patronne du Berry, Sainte Valérie de Limoges ou Sainte Noyale, ermite bretonne plus connue sous le prénom de Nolwen : de quoi tordre le coup à l’aphorisme misogyne selon lequel « les femmes n’ayant pas de tête, elles ne peuvent pas la perdre » (d’après l’auteur polémiste Henri Janson).

Un des plus célèbres céphalophores est sans conteste Denis (Dionysius en latin), alors premier évêque de Paris, martyrisé vers 250 sur la butte de Montmartre (Mons Martyrum) avec ses compagnons, le diacre Rustique et le prêtre Éleuthère qui ont donné leur nom à deux petites rues très touristiques près de la Place du Tertre. Loin de se laisser abattre par ce supplice capital (du latin caput, la tête), Denis aurait ramassé son précieux chef puis aurait marché en direction du nord sur environ six kilomètres, jusqu’à un lieu qui s’appellera plus tard Saint-Denis et où, en son honneur, fut édifiée une basilique (aujourd’hui cathédrale) devenue nécropole royale à partir du 7ème siècle.

Le-martyre-de-Saint-Denis-au-Pantheon-de-Leon-Bonnat
Le martyre de Saint Denis, par Léon Bonnat (Panthéon)… Le moment où le saint ramasse sa tête apparaît très rarement dans l’iconographie céphalophorique
Dame Catulla recueille la prècieuses tête de Saint Denis
Dame Catulla recueille la précieuse tête de Saint Denis (enluminure médiévale)

L’histoire ajoute qu’avant de s’écrouler, Denis aurait offert sa tête à une certaine Catulla, femme pieuse de la noblesse romaine.

Ce cas est loin d’être isolé : pour reprendre le propos du folkloriste français Pierre Saintyves (alias le fameux libraire-éditeur et anthropologue Emile Nourry, disparu en

Emile-Nourry-alias-Pierre-Saintyves
Emile Nourry, alias Pierre Saintyves

1935), « tous les saints décapités ne passent point pour avoir ramassé leur tête afin de la porter en un lieu choisi, mais on en compte plus de cent vingt qui auraient exécuté cette marche prodigieuse »(2). Singulièrement, le mois d’octobre compte à lui seul 27 fêtes de saints céphalophores dont quatre natalices le 9, trois le 11, trois le 18, trois le 22 et trois le 25.

Depuis très longtemps, des érudits se sont intéressés à cette question à la frontière entre folklore, mythologie et hagiographie. L’incontournable Bulletin de la Société de Mythologie Française lui a par exemple consacré plusieurs articles bien documentés et on trouve aujourd’hui sur le sujet une abondante littérature Internet. On relève également des légendes et des croyances similaire en dehors de la sphère culturelle chrétienne, par exemple en Afrique subsaharienne (où certains féticheurs étaient réputés capables de remettre en place leur tête coupée lors de combats ou de sacrifices) ou en Asie centrale (à Samarcande, on peut encore admirer dans la nécropole de Shah-I-Zinda le mausolée d’un compagnon du Prophète décapité par des adversaires pendant sa prière au 7ème siècle, et qui se serait enfui la tête sous le bras jusqu’à un puits d’accès au Paradis).

Le miracle de Saint Just, par Rubens
Le miracle de Saint Just, par Rubens …

En Europe, les annales hagiographiques -du Moyen Âge pour la plupart- relatent de nombreux cas de céphalophorie, avec différentes variantes locales selon l’époque et les circonstances. On apprend ainsi dans la Passion de Saint Just qu’un jeune garçon de Beauvais, dénoncé comme chrétien au 3ème siècle, aurait été décapité lors des persécution de Dioclétien, puis se serait réfugié dans une forêt où l’auraient rejoint son père et son oncle. Just leur aurait demandé d’être inhumé dans une grotte avoisinante, non

Le miracle de Saint Just - Dessin Eugène Delacroix
… et le même, dessiné par Eugène Delacroix

sans leur avoir confié sa précieuse tête pour qu’ils la rapportent à sa mère (cette histoire n’a bien sûr rien à voir avec celle du révolutionnaire Saint-Just, qui finit lui aussi décapité en 1793 mais dont la légende noire ne rapporte pas qu’il serait reparti la tête sous le bras …).

La ville suisse de Zurich cultive quant à elle le souvenir de deux légionnaires romains convertis, Saint Félix et Saint Exupérance, ainsi que de la sœur de Félix, Sainte Régula, exécutés ensemble après différentes supplices et qui seraient partis en cortège leur tête dans les mains. C’est dans cette attitude qu’ils apparaissent encore aujourd’hui sur le grand sceau du canton de Zurich.

Sceau du Canton de Zurich (Suisse)
Sceau du Canton de Zurich (Suisse)

Sans tête, mais pas sans voix !

 Les céphalophores ne manquent pas de souffle ! A meilleure preuve, leur tête séparée du tronc poursuit imperturbablement ses oraisons, quand bien même plus aucun souffle ne remonte de leurs ex-poumons pour animer leurs cordes vocales. Là encore, les témoignages abondent …

Relatant le martyr de Saint Nicaise, le chroniqueur Flodoard (894-966) raconte ainsi que « au milieu de la psalmodie, tandis qu’il chante d’une voix pieuse ce verset de David ” Mon âme s’est abaissée jusqu’à terre “, sa tête tombe tranchée par le glaive, sans que les pieuses paroles expirent dans sa bouche ; car la tête tombant à terre poursuivait, dit-on, cette sentence d’immortalité ” Vivifiez-moi, Seigneur, conformément à notre parole ” (Ps 118, 25) » (3).

D’après Pierre Saintyves (op. cit.), Saint Lambert à peine décapité aurait emporté sa tête vers un endroit où d’autres martyrs avaient été exécutés, puis se serait écrié -toujours par tête interposée- « Les saints seront exaltés dans la gloire » ; de concert, les martyrs répondirent sur le même ton « Et ils se réjouiront dans leurs tombes »… (après quoi, Lambert s’étendit auprès d’eux pour ne plus se relever). Saint Laurian, évêque de Séville au 5ème siècle décapité par les Wisigoths, aurait pareillement saisi son chef à deux mains et se serait lancé à la poursuite de ses bourreaux terrorisés par l’horrible spectacle, en les rappelant à leur devoir d’une voix ferme : « Arrêtez, ne fuyez pas ainsi, recevez cette tête que votre roi vous a commandé de porter à Séville »… Moins loquace, la tête de Sainte Solange, bien que séparée du reste du corps, se contenta d’invoquer encore trois fois le saint nom de Jésus.

Quoi qu’il en soit, tout, dans son comportement, montre qu’en dépit de sa décollation, le céphalophore garde -si l’on peut dire- la tête sur les épaules ! Certains, comme Lambert, admonestent leurs bourreaux, d’autres gravissent des collines ou effectuent de surprenants périples, tel l’évêque Gohard de Nantes, décapité lors des invasions normandes au 9ème siècle : s’extrayant de son église en flammes la tête en main, il aurait rejoint Angers en remontant la Loire sur un bateau qu’il dirigeait lui-même sans pilote, soit un parcours près de 100 km. à contre-courant sur un fleuve pourtant réputé de navigation difficile.

Un fort tropisme pour l’eau

Comme le relève un blog thématique dédié aux Saints céphalophores, « L’eau occupe une place importante : les martyrs franchissent un cours d’eau […] Parfois ce sont des sources […] qui vont jaillir là où des gouttes de sang ont touché le sol ».

De fait, sans aller jusqu’à s’embarquer, beaucoup de céphalophores se mettent en quête d’un point d’eau (un ruisseau, un étang, …), notamment pour y rincer leur tête ensanglantée avant de la confier à un tiers. Ces ablutions dignes d’un film de série B ont parfois laissé quelques réminiscences mythologiques locales, sous forme de sources ou de bains aux vertus miraculeuses.

Sainte-Libaire-enluminure-du-14e-siecle
Sainte Libaire rinçant sa tête dans une fontaine (enluminure du 14e siecle)

Ainsi, la martyre lorraine Sainte Libaire décapitée à Toul au 4ème siècle, lave son chef dans la fontaine de Grand (l’Apollagranum romaine) et la sanctifie ainsi de son sang. Dans d’autres récits, ce sont les bourreaux qui jettent la tête du martyr dans un puits, dont l’eau devient de ce chef miraculeuse (cas de Saint Balsème –également connu sous le nom de Saint Baussange, jeune martyr décapité par les Vandales au 4ème siècle et honoré à Arcis-sur-Aube), quand même elle n’en ressort pas d’elle-même pour rejoindre miraculeusement les mains de son ex-propriétaire (légende de Saint Aphrodise, premier évêque de Béziers décapité au 1er siècle sur ordre du gouverneur romain) …

Dans ce registre, l’épisode le plus échevelé est sans doute celui d’un certain Saint Quentin, martyr vénéré en Touraine, où plusieurs églises lui sont dédiées. Quentin, encore catéchumène au moment des faits, travaillait au service d’un seigneur nommé Gontran et aurait été décapité sur l’ordre de sa maîtresse, Aga, vexée qu’il ait repoussé les avances pressantes qu’elle lui faisait. Le jeune homme se serait alors redressé, aurait ramassé sa tête et serait aller la baptiser lui-même dans une fontaine proche, de manière à mourir en chrétien de plein exercice, tandis qu’il en sanctifiait les eaux par son geste d’ultime piété(4). Moins radicale, Sainte Valérie, mise à mort pour s’être refusée au païen romain auquel son père la destinait, se contentera après décapitation d’aller assister à la messe de l’évêque Martial et de lui présenter sa tête.

Sainte Valérie présente sa tête à Martial, premier évêque de Limoges
Valérie présente sa tête à Martial, premier évêque de Limoges (église de Saint-Michel-des-Lions à Limoges)

L’association de saints, de martyrs ou d’ermites chrétiens –pas tous céphalophores, loin de là !- à des points d’eau est fréquente dans le folklore hagiographique européen, Pierre Saintyves suggérant à ce propos que, peut-être, le merveilleux chrétien relayait d’antiques croyances païennes liées au culte des eaux, opportunément récupérées par les nouvelles autorités religieuses.

Saint Hilarian d'Espalion
Saint Hilarian d’Espalion devant une croix

L’histoire de Saint Hilarian d’Espalion, décapité par les Sarrasins au 8ème siècle, livre un indice accréditant cette hypothèse : selon un scénario désormais classique, le saint martyr prend soin de nettoyer sa tête dans une source dite de Fontsange (peut-être du latin fons sanguinis, ou source de sang) avant de l’envoyer à sa mère, et depuis, les eaux de cette source sont réputées pour leurs vertus médicinales remarquables ; or, comme le note l’occitaniste félibréen Joseph Vaylet, il se trouve que cette source « […] èro la font sacrado des païens (pacans) » (« était une source sacrée des païens) (5).

La céphalophorie à l’épreuve des neurosciences : le doute est permis …

Si les anciens admettaient sans trop rechigner la céphalophorie, ce phénomène résiste-t-il à l’épreuve des connaissances médicales actuelles ? Rien n’est moins sûr, d’autant qu’en dehors des canards ou des poules décapités, les cas avérés de martyrs chrétiens ne sont plus légion aujourd’hui… En pratique, la céphalophorie contemporaine a été relayée au genre « films d’horreur », dont certains titres -comme Le Décapité vivant (6)– font bonne figure dans ce panthéon improbable.

Le décapité vivant, poster
Le décapité vivant, affiche de la version française

La question de la survie de têtes après décollation a pourtant fait l’objet de macabres recherches au 19ème siècle, dont un mémoire soutenu en 2018 par une archiviste du Loir-et-Cher, Mme Gaëlle Saulé-Mercier, devant l’Université de Franche Comté livre un aperçu singulier (7). Il s’agissait alors surtout de démontrer le caractère atroce et non instantané de la décapitation par guillotine, argument fort pouvant plaider, sinon pour l’abolition de la peine de mort, tout au moins pour le choix d’un procédé moins inhumain.

Dans le Tome IV de ses « Mystère de Paris » (1842-1843), le célèbre romancier Eugène Sue défend ce point de vue en s’appuyant sur les travaux de son père, le docteur Jean-Joseph Sue (1760-1830), médecin de Joséphine de Beauharnais, de Joseph Fouché et de Louis XVIII, qui tentera en vain sous la Révolution de s’opposer à l’adoption de la guillotine comme instrument de supplice. Dans un opuscule présenté à l’Institut national de France sur ses « Recherches physiologiques, et expériences sur la vitalité, et le galvanisme » (8), Jean-Joseph cite ainsi maints exemples de survie temporaire d’animaux de toute sorte dont on avait coupé la tête, et se déclare absolument convaincu qu’il en va de même pour les humains, nonobstant leur impossibilité d’exprimer leur douleur après cette fatale séparation… Et de conclure « […] Je suis presque sûr, qu’à travers tous ces désordres nerveux, vasculeux et musculaires, la puissance pensante entend, voit, sent et juge la séparation de tout son être, en un mot, la personnalité, le moi vivant »… Son fils, lui aussi abolitionniste, voyait dans ces observations une preuve que « la pensée survit quelques minutes à la décollation instantanée. Cette probabilité seule fait frissonner d’épouvante ».

Croquis explicatif du "Décapité parlant"
Croquis explicatif du tour de magie “Le Décapité parlant”

A peu près à la même époque et sur un mode assez grand-guignolesque, l’illusionniste Robert-Houdin présentera son numéro du « Décapité parlant » (tour de magie emprunté à un anglais et originellement appelé Le Sphinx, revisité à plusieurs reprises par la suite sous différents titres comme La tête enchantée ou Le Buste vivant…), ingénieux dispositif fondé sur un jeu de miroirs dans lequel une tête (apparemment) sans corps posée sur une table répondait aux questions du meneur de jeu ; éberlué et crédule, le public d’alors aurait sans doute été enclin à crier à la céphalophorie, pour peu qu’on l’eût ramené dix siècles plus tôt.

Il est symptomatique, dans ces deux exemples, que l’homme du 19ème siècle se soit plus interrogé sur la survie potentielle de la tête que du reste du corps, fondant sa réflexion sur une conception moderne du primat de la pensée consciente -sise par définition dans le cerveau- sur l’activité purement mécanique du tronc ou des membres. La dichotomie apparaît moins tranchée chez les croyants médiévaux : leurs récits ne s’attachent pas au comportement propre de chaque partie et colportent au contraire une image holistique du céphalophore en marche vers sa sépulture, dont la tête et les jambes agissent « comme un seul homme ».

A l’origine du mythe, une convention iconographique ?

La tête -y compris lorsqu’elle se présente comme un crâne- revêt une grande importance symbolique et a suscité dans beaucoup de sociétés des pratiques cultuelles variées, dont les « têtes reliquaires » du Moyen Age chrétien sont un exemple parmi d’autres. D’évidence, le mythe de la céphalophorie, tout comme les travaux des savants du 19ème siècle, s’inscrivent dans ce schéma de pensée.

Reste néanmoins à éclaircir plus précisément les ressorts sur lesquels ont pu se construire les récits céphalophoriques circulant depuis le haut Moyen Âge. Sur ce point, plusieurs hypothèses ont été avancées.

Pour certains, ces récits auraient été inspirés par des découvertes plus ou moins fortuites de tombes antiques (voire préhistoriques) où des squelettes étaient disposés le crâne dans les mains ou sous le bras. C’est la thèse archéologique envisagée par Marcel Hébert, pour qui « […] L’idée de la céphalophorie a pu ou aurait pu résulter de l’interprétation du rite que l’on ne comprenait point : la séparation de la tête d’avec le corps et sa juxtaposition anormale dans de vieilles sépultures. Ce rite, en tous cas, devait singulièrement favoriser la diffusion d’une telle croyance » (op. cit.).

Pour d’autres -majoritaires- les récits de saints déambulant la tête sous le bras découleraient des conventions iconographiques pour la représentation des martyrs décapités (sur les statues, les fresques, les mosaïques, les enluminures, etc …), les artistes positionnant la tête du saint dans ses mains de manière à en offrir une image plus digne et surtout mieux identifiable ; de fait, où auraient-ils pu la placer plus efficacement dans leur composition ? Enclins au merveilleux, les spectateurs auraient d’eux-mêmes élaboré le récit légendaire à partir de cette représentation commode (la légende étant étymologiquement « ce qui doit être lu » en regard de l’image à laquelle elle se rapporte).

C’est très exactement l’explication que retient le célèbre académicien et historien de l’art Emile Mâle (1861-1954) dans son monumental traité sur L’art religieux du XIIIe siècle en France (9) :

« La puissance de l’art sur le peuple fut si grande que les emblèmes imaginés par les artistes ont parfois donné naissance à des légendes nouvelles. Ici, ce n’est plus l’art qui emprunte à la Légende dorée, c’est la Légende dorée au contraire qui s’inspire des inventions de l’art. On devine cette obscure alchimie plus qu’on ne l’explique. Tous les phénomènes qui se passent dans les profondeurs de l’âme populaire demeurent à moitié mystérieux. Saint Denis, on le sait, est toujours représenté portant sa tête dans ses mains […] Les artistes, en l’imaginant, n’avaient pas prétendu autre chose que de rappeler son genre de mort : la tête dans les mains était un signe hiéroglyphique qui signifiait que saint Denis avait été décapité. Leur idée, un peu barbare, n’était pourtant pas sans grandeur, car le saint semblait de ses deux mains offrir sa tête à Dieu. Le peuple ne comprit jamais très bien l’invention des artistes ; il expliqua à sa manière ce qu’il voyait, et il imagina que saint Denis avait réellement porté sa tête après avoir été décapité. On surprend là en travail le génie mythique du moyen âge. Bientôt cet établissement entra dans la vie écrite du saint, et les artistes, sans le savoir, se trouvèrent avoir collaboré à la Légende dorée ».

En clair, la céphalophorie de la statue aurait été interprétée à tort comme une faculté miraculeuse attribuée au saint lui-même !

Gilles Menage
Gilles Ménage, par le dessinateur et graveur Pieter van Schuppen

Dès le 17ème siècle, le grammairien et polygraphe Gilles Ménage (1613-1692) avait déjà émis pareille hypothèse : « La raison pourquoi les Saints qui ont été décapitez, sont représentez portant leurs têtes dans leurs mains, n’est pas qu’ils les y aient reçuës, comme le peuple mal instruit se l’imagine ; c’est qu’on nous a voulu marquer par là le genre de mort qu’ils avoient souffert, & que le tronc seul d’un corps auroit trop choqué la vue » (10).

Eusèbe de Salverte
Eusèbe de Salverte

Dans un ouvrage publié sous son nom de plume Eusèbe Salverte, l’essayiste et député Eusèbe Baconnière de Salverte (1771-1839) replace cette clé de lecture dans une « continuité mythologique » consistant à prendre pour réalité la représentation qu’on en donne :

« […] la représentation même, quelque absurde et monstrueuse qu’elle fût, dût prendre, dans la croyance générale, la place de la réalité qu’elle rappellait originairement […] Et combien ne retrouvons-nous pas, plus près de nous, d’exemples analogues ! Dans le moyen âge, pour exprimer qu’un saint martyr avait péri par la décolation , ses statues, et sur-tout ses images dans les calendriers figurés (seuls moyens d’instruction pour des peuples qui ne savaient pas lire) le représentaient debout, supportant dans ses deux mains sa tête séparée de son corps. Voilà l’origine de la fable pieuse que l’on raconte de beaucoup de martyrs, aussi bien que de St.-Denys […] Bientôt l’attitude où les montraient leurs images, autorisa à dire que, quoique décapités, ils avaient marché du lieu de leur supplice à celui de leur sépulture […] En effet, ce que les emblèmes sont pour les yeux, le style figuré l’est pour la pensée … » (11).

La référence aux calendriers plutôt qu’à d’autres images n’est pas anodine, ces outils d’édification ayant beaucoup contribué aux représentations médiévales du monde, comme l’ont montré plusieurs travaux comme, par exemple, ceux de l’historien Georges Comet (12).

Reste que cette explication voit les gens du Moyen Âge plus naïfs qu’ils ne l’étaient sans doute, d’autant que ces images s’adressaient à un public averti : à l’époque, les décapitations, tant par les bourreaux que dans les batailles, étaient spectacle courant !

Sur le plan de la critique historique, cette thèse d’une lecture faussée des images peine à convaincre car l’iconographie religieuse médiévale, tout en laissant une marge d’inventivité aux artistes, puisait principalement sa source dans les textes, et non l’inverse. Les spécialistes datent les premiers récits d’épisodes célaphoriques aux alentours des 7ème / 8ème siècles, donc bien antérieurs aux plus anciennes représentations graphiques connues du phénomène. Si donc quelques légendes céphalophoriques ont pu naître de l’interprétation fantasmatique de représentations graphiques, dans bien des cas, la légende a précédé l’image, les artistes de l’époque se contentant ensuite, non pas de l’écrire au sens moderne de ce verbe, mais de la rendre lisible à tous au travers d’une figuration la plus fidèle possible.

Pour les gens du Moyen Âge, aussi bien les récits que les images des saints n’étaient pas le compte rendu de faits avérés mais un support d‘imagination propice à la croyance et au merveilleux. « Continuité mythologique » aidant, il n’en fallait pas plus pour qu’à l’occasion,  une légende céphalophorique naisse et se diffuse dans une société crédule mais pas dupe.

Le même mécanisme imaginaire est à l’œuvre derrière des légendes modernes comme celle du Père Noël, entité syncrétique issue de plusieurs figures mythologiques pré-existantes -notamment Saint-Nicolas / Santa Claus- colportée et déclinée à outrance au 20ème siècle dans une société qui n’y a jamais vraiment cru. Syncrétisme à double détente, ce Saint Nicolas éponyme étant lui-même un personnage fictif dont la biographie mythique agrège des éléments empruntés à plusieurs autres saints historiquement mieux avérés. Or, les représentations les plus traditionnelles de Santa Claus le montrent comme un évêque barbu ressemblant beaucoup aux céphalophores ornant les tympans des cathédrales : décapitez-le, et la ressemblance sera parfaite …

Père Noël décapité
Un Père Noël décapité …
Un Santa Claus décapité ....
… et un Santa Claus évêque décapité : un céphalophore potentiel !
Saints Ache et Acheul (portail Saint Firmin, Cathedrale d'Amiens)
Deux saints récemment “céphalophorisés” par les chroniqueurs modernes

Beaucoup de représentations médiévales de saints décapités tenant leur tête dans leurs mains (sur les portails d’églises et de cathédrales, notamment) n’étaient assorties d’aucune légende céphalophorique. Tel était le cas, par exemple, de deux martyrs plus ou moins légendaires, Ache et Acheul (Aceolus, en latin), décapités sur ordre de l’empereur romain Sévère au tout début du 4ème siècle et qui poursuivent leur tête-à-tête en bonne place au portail de la cathédrale de Reims : leur historiographe, l’Abbé Abbé Jules Corblet, n’en recense pas (13) et ni l’un ni l’autre ne figure au catalogue pourtant assez fiable des saints céphalophores établi par Pierre Saintyves (op. cit.). Pourtant, comblant le silence des sources anciennes sur ce point, des chroniqueurs contemporains présentent aujourd’hui ces deux saints comme d’authentiques céphalophores, signe sans doute que la « continuité mythologique » continue d’opérer, notamment sur Internet …

Notes :
(1) In « Les martyrs céphalophores Euchaire, Elophe et Libaire », Revue de l’Université de Bruxelles, Vol. 19 (1914) p. 19-23. Hébert a reproduit en appendice de son article le texte originel en latin de La passion de Saint Elophe. Texte intégral téléchargeable

(2) In « Les Saints céphalophores : Etude de folklore hagiographique », Revue de l’histoire des religions, Vol. 99 (1929), pp. 158-231. Le catalogue des céphalophores de Pierre Saintyves  téléchargeable
(3) Rapporté in « Têtes coupées des saints au Moyen Âge. Martyrs, miracles, reliques », article de la médiéviste Edina Bozoky, Babel – Littératures plurielles, n° 42 (2020), p. 133-168
(4) « Un saint céphalophore de Touraine? Saint Quentin », biographie critique publie en 1979 (d’après plusieurs textes anciens) par l’historien bénédictin Guy-Marie Oury in les Analecta Bollandiana, 97, Issue 3-4, pages 289-300
(5) « Lou martire de Sant-Hilarian », chronique en rouergat publiée en 1928. Texte intégral téléchargeable
(6) « Le Décapité vivant », film Universal Pictures du réalisateur anglo-américain Will Cowan, sorti en 1958 sous le titre original « The thing that couldn’t die »
(7) « L’art religieux du XIIIe siècle en France : étude sur l’iconographie du moyen age et sur ses sources d’inspiration », chez Armand Colin, Paris, 1910
(8) « Recherches physiologiques, et expériences sur la vitalité, et le galvanisme » (3eme edition), chez Gabon et Cie, éditeur, Paris, An XI / 1803. Texte intégral téléchargeable
(9) Gaëlle Saulé-Mercier, « L’affaire Henri Languille – Le guillotiné d’Orléans » (d’après son mémoire universitaire), version papier et électronique publié par les éditions Edilivre, 2020
(10) In le Tome IV des « Menagiana, ou les bons mots et remarques critiques, historiques, morales et d’érudition de M. Ménage recueillies par ses amis».
(11) « Essai sur la magie, les prodiges et les miracles chez les anciens », par Eusèbe Salverte, chez Arnold Lacrosse, Imprimeur-Libraire, Bruxelles, 1821 (l’extrait cité est reproduit dans son orthographe d’origine). Texte intégral téléchargeable
(12) Cf. son article sur « Les calendriers médiévaux, une représentation du monde » In le Journal des savants, 1992, n° 1, pp. 35-98
(13) In « Hagiographie du diocèse d’Amiens » (Tome 1), Editions Dumoulin, Paris-Amiens, 1868. Notice téléchargeable

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Père Noël : une tombe peut en cacher une autre…

On dit qu’il habiterait en Finlande, en Laponie, au Pôle Nord… Mais décidément plein de ressources, le Père Noël dispose aussi d’une tombe en Turquie !

Le Père Noël est-il enterré à Demre, en Turquie ?

Le tombeau présumé du Père Noël
Le tombeau présumé du Père Noël

C’est en tout cas ce qu’a titré la presse relatant, photos à l’appui, la découverte en 2017 du vénérable caveau sous une église de l’actuelle ville turque de Demre (l’ancienne Myra), dans la province d’Antalya. Qu’importe : mort et enterré, ou trônant vivant au milieux de ses rennes et de ses lutins au Pôle Nord, le Père Noël n’en est pas à une manifestation paradoxale près ! (le polymorphisme et la mutabilité sont des attributs classiques de toute bonne entité astrale).

Saint Nicolas et les trois enfants ressuscités
Saint Nicolas et les trois enfants ressuscités. Le baquet du saloir rappelle l’image traditionnelle de la hotte du Père Noël

En fait, la tombe découverte serait plus (in)vraisemblablement celle du fameux Saint Nicolas, célèbre évêque du 4ème siècle ayant officié dans cette région et à qui la légende attribue un certain nombre de miracles, notamment la résurrection d’enfants, notamment de trois écoliers qu’à en croire Saint Bonaventure (Père de L’Église), un boucher sans scrupule avait découpé et mis au saloir pour les accommoder en pot-au-feu… (2ème « Sermo de S Nicolao » qui, soit dit en passant, mentionne deux étudiants de riches familles duo scholares nobiles et divites– et non pas trois bambins comme l’imagerie populaire le relate généralement).

C’est du reste sous l’église Saint Nicolas que la tombe a été trouvée, mais en elle-même cette circonstance n’a rien de probant quant à l’identité du défunt, car cette église a sans doute servi de dernière demeure à bien d’autres personnages, comme ce fut la coutume funéraire pendant des siècles.

L'église Saint Nicolas à Demre
L’église Saint Nicolas à Demre

Saint Nicolas, Père Noël avant la lettre, ou selon les écritures ?

De son vivant, Saint Nicolas s’était déjà forgé une solide réputation de bienfaiteur pour sa générosité envers les nécessiteux. La légende dorée du saint rapporte aussi qu’il jetait des pièces d’or par la cheminée de chaumières dont le maître de maison n’avait pas de quoi doter ses filles à marier. Sous l’avatar du Père Noël, son tropisme pour les cheminées ne se démentira pas !

Selon la doxa officielle, Saint Nicolas serait un des principaux modèles ayant inspiré le mythe moderne du Père Noël, d’abord sur la base d’un récit de l’écrivain américain Washington Irving paru en 1809 (« Knickerbocker’s History of New York », publié sous le pseudonyme de Diedrich Knickerbocker), puis d’un poème de Clement Moore paru en 1823, illustré par Thomas Nast.

Washington Irving
Washington Irving

Le récit de Washington Irving se présente comme un recueil moralisateur d’anecdotes plus ou moins imaginaires sur les pionniers fondateurs de la Ville de New York, qui cultivaient semble-t-il une grande dévotion à Saint Nicolas, au point d’en avoir fait la proue de leur bateau. Plusieurs brefs passages font référence au saint dans sa fonction de dispensateur de cadeaux. L’auteur l’évoque notamment dans quelques lignes du chapitre IX, où apparaissent déjà plusieurs éléments fortement agrégés à l’imagerie traditionnelle du Père Noël, comme la cheminée ou l’accrochage, la veille au soir, d’un bas de laine (plus tard, une chaussure) que l’on trouvera miraculeusement remplie de cadeaux le lendemain matin :

« Très tôt fut instituée cette pieuse cérémonie, toujours observée dans toutes nos anciennes bonnes familles, consistant à suspendre un bas dans la cheminée la veille de la Saint-Nicolas ; ce bas se trouve toujours le matin miraculeusement rempli, car le bon Saint-Nicolas a toujours été un grand donateur de cadeaux, en particulier aux enfants »

At this early period was instituted that pious ceremony, still religiouslyobserved in all our ancient families of the right breed, of hanging up astocking in the chimney on St. Nicholas Eve; which stocking is alwaysfound in the morning miraculously filled; for the good St. Nicholas hasever been a great giver of gifts, particularly to children. Ref.

Clement Moore est-il le éritable auteur de « A Visit from St. Nicholas » ?

Le poème de Clement Moore est plus explicite. Il est connu sous plusieurs intitulés (« A Visit from St. Nicholas », « The Night Before Christmas » ou « Twas the Night Before Christmas »), et raconte en substance qu’une nuit la veille de Noël, alors que sa femme et ses enfants dorment, un père de famille se réveille et regarde dehors par la fenêtre. Il voit alors personnage –en qui il reconnaît immédiatement Saint Nicolas– voguant en l’air dans un traîneau tiré par huit rennes. Après avoir posé son traîneau sur le toit, le saint entre dans la maison par la cheminée, portant un gros sac de jouets. Le père voit le saint remplir les bas de Noël de ses enfants, suspendus au coin du feu. Les deux hommes partagent ensuite un petit moment de convivialité avant que le saint reparte par la cheminée. Alors qu’il s’envole, le saint lance un « joyeux Noël et une bonne nuit à tous ». Ref.

Ce poème livre quelques détails supplémentaires intéressants, comme le nom des huit rennes formant l’attelage de Saint Nicolas (par ordre de citation : Dasher, Dancer, Prancer, Vixen, Comet, Cupid, Donder et Blitzen), ou encore l’aspect sous lequel le saint apparaît au père de famille : un « bon vieil elfe grassouillet et dodu ». Surtout, il confirme incidemment que la tradition d’accrocher des bas à la cheminée en attendant le passage de Saint Nicolas était déjà bien établie lors de la parution du poème, comme l’indiquent ces deux vers :

« The stockings were hung by the chimney with care / In hopes that St. Nicholas soon would be there » (les bas avaient été pendus avec soin à la cheminée, en espérant que Saint Nicolas serait bientôt là).

Cela étant, ni le récit d’Irving, ni le poème de Moore ne fondent le mythe du Père Noël, dispensateur de cadeaux : tout au contraire, ils ne font qu’attribuer à Saint Nicolas cette fonction déjà assumée depuis bien longtemps par plusieurs autres entités dans différents folklores et récits populaires de la vieille Europe, en particulier en Angleterre (où on signale un Father Christmas dès le 15ème siècle), dans les légendes germaniques ou dans des récits scandinaves. Le Père Noël est assimilé à « Santa Claus » dans maintes traditions, l’imagerie générale des deux personnages présentant plusieurs traits communs : aspect âgé, costume rouge à bordures blanches, longue barbe blanche,  bonnet (ou mitre, selon le cas), …

Un faux air de famille …

Dans le calendrier liturgique chrétien, Saint Nicolas est fêté le 6 décembre, donc un peu plus tôt que le Père Noël lui-même, mais ces deux représentations sont liées à la période solsticiale d’hiver et aux festivités ancestrales célébrant le retour de la lumière et la renaissance du soleil.

A ce titre, Saint Nicolas est-il l’ancêtre du Père Noël, ou plutôt une de ses nombreuses manifestations ? Question classique mais sans réponse de la poule et de l’œuf, itérative dans la généalogie des entités astrales…

Saint Nicolas trahi par des dénonciateurs anonymes …

Le lien de filiation entre Saint Nicolas et le Père Noël, tel qu’il a été divulgué par Washington Irving puis par Clement Moore, était-il si scandaleux pour qu’à l’époque, ces deux auteurs américains aient préféré se retrancher derrière l’anonymat pour en faire état ? Leur récit livrerait-il quelque clé occulte qui leur imposait, sinon le silence, tout au moins la prudence ? Cette question n’a encore jamais été posée dans la très abondante littérature consacrée à la naissance du Père Noêl

Les circonstances de la publication de l’ouvrage d’Irving n’ont pourtant rien d’anodin, puisque l’éditeur a prétendu qu’il s’agissait d’un recueil de « nombreux détails curieux et intéressants, jamais publiés auparavant, et qui proviennent de divers manuscrits et autres sources authentifiées, le tout étant parsemé de spéculations philosophiques et de préceptes moraux », retrouvés dans la chambre d’un vieux monsieur, un certain Diedrich Knickerbocker, qui aurait soudainement disparu… la publication de ses papiers étant censée payer les dettes qu’il aurait laissées avant de disparaître ! Le messager disparu, le message peut donc prospérer.

Diedrich Knickerbocker : This work was found in the chamber of Mr. Diedrich Knickerbocker, the old gentleman whose sudden and mysterious disappearance has been noticed. It is published in order to discharge certain debts he has left behind Ref.

Henry Livingston Junior, auteur véritable du poème attribué à Clement Moore ?

Même discrétion chez Moore, dont le prétendu poème a été publié la première fois de manière anonyme dans le Troy, New York Sentinel du 23 décembre 1823, et a été réimprimé par la suite à plusieurs reprises sans mention d’auteur. Le poème n’a été attribué à Moore qu’en 1837, et si cet auteur en a finalement admis la paternité en 1844 (soit 21 ans après la première parution), plusieurs autres écrivains l’avaient revendiqué entre-temps ; sur la base d’indices très sérieux, plusieurs spécialistes l’attribuent d’ailleurs à un autre poète, Henry Livingston Junior (1748-1828), qui avait coutume de publier ses poèmes sans mention d’auteur, et dont les enfants ont confirmé l’avoir entendu de la bouche de leur père dès 1807.

La tombe, un vrai cadeau du Père Noël !

Père Noël ou Saint Nicolas, une confirmation officielle de la découverte turque serait un présent du ciel pour le tourisme à Demre, ville qui s’honorait déjà d’un « St Nicholas Museum » (en fait, l’ancienne église Saint Nicolas), rebaptisé « Musée du Père Noël ».

Carol Meyers
Carol Meyers

Même si l’authenticité de cette tombe est à prendre avec des pincettes, comme l’a déclaré au National Geographic Carol Meyers, la fondatrice et dubitative animatrice du site Internet stnicholascenter.org : « Si des reliques sont trouvées, elles devraient être datées et examinées par des experts internationaux. Les Turcs sont bien sûr très intéressés par la promotion du tourisme ». Les chercheurs eux-mêmes ont reconnu que la découverte pouvait avoir des retombées très positives sur le tourisme de la région.

La nouvelle a également provoqué un certain émoi à Bari, ville italienne qui revendique elle aussi la tombe de Saint Nicolas ou, plus précisément, le caveau où sa dépouille aurait été transférée par des marchands ou des marins italiens en 1087, dans la Basilique Saint-Nicolas. Mais cette attribution est elle-même contestée, car à en croire une chronique publiée en 2012, les restes du saint auraient été transférés en Irlande, près de l’abbaye de Jerpoint dans le Comté de Kilkenny, soit par des croisés, soit -selon une autre version- par un certain Nicholas De Frainet, descendant d’une vieille famille française de chevaliers, qui possédaient des terres dans la région.

La tombe irlandaise de Saint Nicolas

Là encore, il y a des intérêts touristiques en jeu, car comme le rapporte sans ambage le chroniqueur, ce tombeau « est l’un des principaux trésors du pays […] Cette région a cruellement besoin d’un coup de pouce touristique et d’un peu d’argent. La réponse est là […] ».

Sans oublier d’autres restes de l’évêque (des « reliques », selon la terminologie religieuse) qui reposeraient dans l’église San Nicolo de Venise mais s’agit-il du même saint, ou d’un homonyme ?), et dans différentes églises en Autriche, en Belgique, en Bulgarie, au Danemark, en France, en Russie et dans bien d’autres pays d’Europe, ainsi qu’aux États-Unis et même au Canada : de quoi conférer à cet antique prélat une large présence géographique et astrale dans tout le monde chrétien. Diviser pour mieux régner, telle pourrait être la devise des reliques épiscopales !

Le reliquaire de Saint Nicolas, dans l'église italienne de Bari
Le reliquaire de Saint Nicolas, dans l’église italienne de Bari

En définitive, la médecine légale ou mieux, des analyses d’ADN, seraient les mieux aptes à établir la filiation et les circonstances du décès de Saint Nicolas et de son fils putatif, le Père Noël

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Six fillettes et un violoniste pétrifiés …

A Sailly-en-Ostrevent (canton de Vitry-en-Artois, à une vingtaine de kilomètres d’Arras), se dresse un singulier ensemble mégalithique, connu sous le nom de « Cromlech des Bonnettes ».

 

Le pseudo-cromlech des Bonnettes
Le pseudo-cromlech des Bonnettes (photo Wikipédia)

On connaissait dans l’Aude l’énigmatique « non-chromlech de Rennes-les-Bains », mais ces Bonnettes ont quelque chose d’encore plus étrange, non pas dans leurs dimensions des plus modestes, mais par la forme des pierres qui les composent : des sortes de crochets ou de pierres nanties de talons, sans équivalent sur d’autres sites.

L’ensemble se compose en fait de deux éléments distincts : une sorte de tertre en forme de cône tronqué d’environ 24 mètres de circonférence établi sur un terrain carré au sommet d’une éminence (soit une hauteur d’environ 7 mètres au-dessus de la plaine), et un alignement approximativement circulaire de cinq pierres en forme de menhirs crochus, d’une hauteur d’environ 80 cm. Jadis verticales, certaines penchent aujourd’hui. À l’origine, ces cinq pierres levées étaient sept (l’une d’elle demeure visible à proximité, couchée au sol ; quant à la septième, elle a disparu, peut-être volée pour servir de pierre à bâtir). La présence jadis de sept pierres ne fait aucun doute, comme en atteste l’iconographie ancienne et la toponymie, qui désigne le monument comme « les sept bonnettes » ou parfois « les sept fillettes » ou « les sept marionnettes ».

Un cromlech qui n’en est pas un

La conformation générale de l’édifice (tumulaire) et la proximité de plusieurs autres petits mégalithes dans la région (Dolmen de Hamel, Menhir de Lécluse, notamment) inciteraient à rattacher ce cromlech à la civilisation néolithique. Pourtant, les Bonnettes, par leur faible hauteur, par leur taille grossière de section quadrangulaire (environ 25 cm. de section) et par leur décrochement sommital ne furent probablement jamais de véritables menhirs ni des pierres de cromlech.

Coupe d’après Dessailly, in Bulletin de la Sté préhistorique française

Le cercle servait peut-être de support à une sorte d’estrade de bois, avec une septième pierre centrale comme renfort. Une autre hypothèse plausible est que ces pierres aient délimité une enceinte rituelle, un peu à la manière des cercles concentriques de Stonehenge. Dans cette configuration, les décrochements pourraient avoir servi de support non pas à une structure plane, mais à des linteaux disposés circulairement et qui auraient disparu depuis lors (employés comme pierre à bâtir ou à rempierrer les chemins, du fait de leur plus grande accessibilité que les montants eux-mêmes, profondément fichés dans le sol).

Cet ensemble ne mérite certainement pas son appellation de cromlech, si ce n’est que la disposition circulaire des pierres levées évoque effectivement celle des cromlechs traditionnels. Quant au tertre sur lesquelles elles sont plantées, il pourrait suggérer un tumulus, la toponymie locale –accréditée par plusieurs articles anciens d’érudits ou d’archéologues locaux‑ faisant d’ailleurs souvent référence au « tumulus de Sailly-en-Ostrevent », plutôt qu’à un cromlech.

Le tumulus des Bonnettes, d’après une illustration ancienne

Il semble attesté que le monument a servi de butte à feu ou de butte à signaux, de fanal ou de table d’orientation dès l’époque gallo-romaine et jusqu’au Bas Moyen Age. Pour le reste, plusieurs recherches sur place ont mis en évidence que le tumulus a été utilisé à des fins funéraires et sans doute rituelles, mais rien n’assure que telle était sa destination originelle. De fait, plusieurs fouilles effectuées aux 18ème et 19ème siècles (notamment celles de l’archéologue Adolphe Bréan, en 1877 Ref. qui désigne les Bonnettes sous l’appellation tumulus) ont dégagé une couche argileuse recouvrant une grande quantité de cendres humaines. Près de sa base, une galerie souterraine a été découverte, distribuant plusieurs allées, toutes remplies d’ossements humains ; mais cet ossuaire-colombarium est peut-être un remploi tardif, et pourrait même avoir été aménagé à l’époque romaine à la suite d’une sanglante bataille, pour y incinérer puis y enterrer les victimes. Ont également été mises au jour sur les flancs du tumulus, une tombe mégalithique (2 000 à 2 500 avant J.C.) et plusieurs tombes de l’âge du fer (vers 700 avant J.C.), illustrant à la fois l’ancienneté et la constance de l’usage funéraire du site mais sans caractère conclusif quant à l’intention originelle des constructeurs.

De nombreuses légendes, dont bien sûr un trésor !

Selon la légende locale, les fillettes qui auraient donné leur nom au cromlech auraient été six jeunes filles imprudentes parties danser avec un violoniste au lieu d’aller à vêpres : le courroux du ciel -ou des enfers- aurait pétrifié le groupe impie… (cette légende se retrouve sous des formes proches en maintes autres régions). On trouve sur le site de la mairie de Sailly-en-Ostrevent un récit assez pittoresque de cette singulière mésaventure :

« On raconte que sept jeunes filles, (ou peut-être bien six jeunes filles avec un violoniste) au mépris des saintes lois du dimanche, avaient l’habitude d’aller danser sur le monticule pendant les vêpres. En vain le curé avait prodigué les exhortations pour les en détourner, en vain les avait-il menacées des terribles jugements de Dieu, elles ne tinrent compte ni de ses avis, ni de ses menaces. Un jour de dimanche, elles y allèrent donc folâtrer selon leur coutume. Mais tout-à-coup, voilà que leur danse en rond est arrêtée, leurs têtes deviennent raides, leurs bras se collent à leur corps, leurs jambes s’enfoncent profondément dans le sol ; elles étaient changées en pierres… On accourut, on voulut les arracher de la terre, tout fut inutile. Une autre version dit qu’elles disparurent seulement, et qu’on ficha en terre sept pierres dans la position que chacune des pauvrettes avait occupée » Ref.

Vengeance divine, ou simple tribut au diable pour avoir construit le monument ? Un des archéologues l’ayant fouillé  relate que « la terre de la butte n’est pas tirée du sol qui l’avoisine ; on m’a fait remarquer avec mystère qu’elle n’a aucune analogie avec le terrain qui l’entoure ; qu’elle est de la plus mauvaise qualité et a dû être apportée de loin. Le fait est singulier, mais il est réel : et, s’il faut tout dire, le diable passe pour avoir apporté les matériaux du tertre qui supporte les pierres dites les Sept Bonnettes de Sailly » …

Comme bien souvent auprès des monument mégalithiques, les légendes locales attachent au cromlech la présence d’un trésor dont la recherche ne serait pas sans risques. Ainsi, d’après Mémorial historique & archéologique du département du Pas-de-Calais « … on entreprit [au 19ème s.] de fouiller cette butte par le côté, dans l’espérance d’y trouver des trésors ; mais force fut d’y renoncer, car la nuit suivante les ouvriers furent troublés chez eux par des apparitions, des visions effrayantes, et aucun d’eux ne voulut continuer l’œuvre de profanation » Ref. Dans un article de Trésors Magazine publié en 1992, François Montbouy fit le point sur les récits trésoraires locaux, concluant que « il n’est pas douteux que le Cromlech des Bonnettes et ses alentours immédiats constituent un site prometteur » pour les chercheurs de trésors.

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